



L’aventure continue. Le Dictionnaire voyage, il fait parler de lui! L’attente de sa sortie en avril/mai 2011 attise les curiosités au-delà du périmètre français.
C’est ce que j’ai pu vérifier du 21 au 24 octobre dernier en Suisse, lors de la 9ème édition du LUFF, le Lausanne Underground Film & Music Festival. Son programmateur, Julien Bodivit, m’avait proposé une « carte blanche », aussitôt intitulée « la pornographie française : un cinéma à (re)découvrir ». Cette première participation à un festival était une excellente occasion d’y parler du Dictionnaire, d’en faire sa promotion et, au besoin, de soustraire quelques billets de francs suisses à une poignée de souscripteurs (eh oui, le business!). J’avais deux conditions : pouvoir programmer des pornos et que ces films soient projetés en 35 mm. Il faut tant qu’il en est encore possible résister aux sirènes du numérique et privilégier le support historique du cinéma d’exploitation : des copies, même usées ou virées à toute version numérisée (et coupée !). S’il faut en passer par le numérique pour des titres particuliers, nous le ferons bien évidemment mais avec prudence.
Ainsi donc, la calme ville de Lausanne fut secouée quelques jours par le LUFF, quatre jours de pur plaisir pour un évènement culturel alternatif réussi car surprenant, généreux, provocateur aussi. Le LUFF c’est tout cela. Encore un immense merci à Julien Bodivit et sa formidable équipe, animée par la passion d’un cinéma hors des sentiers balisés du bon goût. "Mes" pornos vintage n’ont pas dépareillé dans la programmation où se sont côtoyés les déviances nécrophiles de Jorg Buttgereit, Michael Snow, Jan Svankmajer et, the last but absolutely not the least, Jean Louis Van Belle himself ! Le choix ne fut pas simple, se heurtant aussi à la difficulté de trouver des copies mais nous y sommes parvenus. Jugez plutôt : Mes nuits avec… Alice, Pénélope, Arnold, Maud et Richard (Michel Barny, 1975), Les Goulues (Claude Pierson, 1975), Rien que… par derrière (Norbert Terry, 1978) et La Pipe au bois (Maxime Debest, 1974). Le public, semble-t-il, fut ravi de l’aubaine. Beaucoup de jeunes spectateurs découvraient une pornographie « vintage » dont ils ne soupçonnaient pas les qualités, dans une grande salle de 500 places. Quelques anciens, dès le premier jour, attendaient fébrilement la rareté absolue que représentait Rien que… par derrière, version hétéro du porno gay Les Phallophiles, avec Karine Gambier. La surprise fut aussi d’avoir la présence de Michel Barny, véritable auteur de Mes nuits avec… puisque la mention « un film de Frédéric Lansac » était purement publicitaire. Depuis le mixage du film en 1975, il n’avait jamais revu son travail et nous livra ses impressions à chaud après la projection. Un petit étonnement pour lui d’ailleurs face à une copie assez particulière, certainement remaniée par le distributeur suisse. Dès les premières images, Michel me glissa dans l’oreille, gêné : « Je crains que ce soit la version soft ! » Mais une première fellation explicite arriva bien vite. Non, en fait, nous étions face à une version mixte, remontant le métrage soft avec le hard, ce qui nous valut toutes les scènes avec Karine Gambier, normalement uniquement visibles dans la version soft. Cette copie des collections de la Cinémathèque suisse était en excellent état. Et puis, Michel s’était déplacé avec sa charmante épouse, autrement dit Marilyn Jess, toujours aussi sympa et qui a gardé de ses folles années de hard un excellent souvenir et presque comme un parfum de nostalgie. Ell fut d’ailleurs fort amusée de se revoir sur l’écran, dans la bande-annonce de S.O.S. Mesdemoiselles. Visiblement, ce sont Les Goulues, comédie filmée à l’arrache, dans une constante improvisation, par Claude Pierson, sur le thème classique de la clinique sexuelle, qui emporta les faveurs du public. Le film a certes des défauts, mais son humour faisait mouche, car Pierson osait tout sans complexe, aidé par un Jacques Couderc soft à son habitude, mais maîtrisant le rythme de la comédie avec un sens assumé du ridicule (voir la scène incroyable pendant laquelle il prodigue des conseils sexuels à un couple de paysans nigauds – le couple Allan – tout en avalant des tartines de camembert). Rien que… par derrière est en revanche un porno très déconcertant car… dépourvu d’ardeur (et de hardeurs !) : drôle d’idée d’avoir remplacé l’éphèbe des Phallophiles par la blonde Karine Gambier et de la livrer sans défense dans un casting essentiellement gay ! Résultat : personne ne bande pour elle, pas la moindre fellation (un exploit pour un porno !) mais un ton envoutant où plane la mort, dans une ambiance de plein air naturiste qui évoquait certains tableaux kitsch des mouvements naturistes allemands d’avant-guerre. Voir ainsi surgir dans la forêt le corps nu et musclé du culturiste Illias Sikinos, au jeu dramatique particulièrement maladroit, avait de quoi troubler. De même, les éructations délirantes de Marc Winandy ! Si j’avais un regret, il porterait sur La Pipe au bois, très sympathique porno soft (traversé de vilains inserts hard anonymes) sur fond de sorcellerie et dominé par la déesse charnelle Alice Arno, très à l’aise dans ce personnage tourmenté et volontaire. La violence de certaines scènes, même édulcorée par la censure (l’amorce d’une émasculation spectaculaire reste pourtant encore en mémoire), reste l’atout majeur de cette petite série B parfois un peu trop répétitive. Oui, j’aurais peut-être dû programmer un 4ème « vrai » porno, un exemple d’une pornographie sans scénario et des dernières années 80. Les bandes annonces que le LUFF nous fit le plaisir de projeter avant les films apportèrent cette confirmation : Christine de B, dans son numéro d’hystérie exhibitionniste, dans Elle suce à genoux, voici qui aurait clôturé la carte blanche de façon tonitruante, terrassant les spectateurs par une performance résolument obscène. Pour une autre fois, j’espère. Notons aussi la découverte d’une très drôle bande-annonce : Cette salope… d’Amanda !, présentée par Francis Leroi en personne qui invite les spectateurs à voir son nouveau film. Il y eut encore la bande annonce de l’invisible Les Pétroleuses du sexe, mais hélas constituée de photos fixes et de banc-titre… le film garde donc toujours son épais mystère.
Ce fut l’occasion de retrouver aussi quelques passionnés comme Nicolas Felgerolles, programmateur de L’Etrange Festival de Lyon, qui met toujours un point d’honneur à montrer un porno, Laurent Tenzer du Nova Cinéma de Bruxelles ou Francis Barbier, rédacteur de DeVil Dead.com. Comme quoi, le LUFF déplace beaucoup de monde en dehors de la Suisse.
Encore merci au LUFF d’avoir osé cette carte blanche, d'avoir tenu bon aussi car il y eut parfois quelques résistances extérieures qu'on a su déjouer. J’espère que cela donnera des idées à d’autres programmateurs, et en particulier en France où je ressens une certaine frilosité à montrer du hard classé X ! Le hard arty ou détourné, le porno dit féministe d'aujourd'hui, le sexe explicite "auteuriste", oui, et tant mieux. Mais du hard classé X, jadis projeté dans les salles-ghettos, au Cinévog St-Lazare, au Latin ou au Delambre-Montparnasse, difficile à imposer. Ce serait un comble qu’aucune manifestation de ce genre ne s’empare de tous ces films pornos français! De peur de quoi? Troubler l’ordre public? D’ailleurs, quel peut être le statut juridique d’un porno classé X projeté en Festival ? Reste-t-il classé X ? Les organisateurs doivent-ils s’acquitter d’une taxe ? Doivent-ils demander des dérogations au CNC? Je pense que nous avons suffisamment d’arguments pour se dresser contre tous les tracas administratifs, contre tous les pornophobes qui oseraient interdire ce type de projection, n’est-ce pas ?
Photos aimablement envoyées par "Cinéphiliquement vôtre" où vous trouverez un compte-rendu très détaillé du LUFF: ici
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